20 mars 2008

Extrait de "la louve"

 

Quelques jours plus tard, le diable revint. Et la fille du meunier se mit à pleurer. Elle pleura tant et tant que ses larmes coulèrent le long de ses bras et bientôt ses mains furent parfaitement propres, immaculées.

 « Meunier ! Coupe-lui les mains, sinon je ne peux l’approcher »

 « Tu veux que je tranche les mains de mon enfant ? »

_ « Sinon, tout ici mourra, toi, ta femme, ta meule de pierre et toutes les richesses que je t’ai donné. ».

_ »Pardonne moi, mon enfant, et aide moi, si je n’obéis pas, le diable nous tuera, ta mère et moi.. ».

_ « père, je suis ton enfant, fais comme tu dois. ».

Nul ne sait qui cria le plus fort, du père ou de son enfant. Et c’en fut fini de la vie qu’avait connue la jeune fille.

 

Dimanche 1er juin

On ne peut ni recommencer ni refaire sa vie, avec ce qu’elle est et a été il faut poursuivre, découvrir au fond de soi le silence et l’avenir ouvert, la richesse du monde, le travail à accomplir, les valeurs à défendre. Mais il arrive que l’on retombe dans les mêmes impasses, se heurte aux mêmes murs, c’est ce qui m’est arrivé plus brutalement que jamais l’autre jour, lorsque le docteur Kranz m’a appris que désormais, j’étais stérile. Sur l’instant je me suis écroulée, parce qu’autour de moi le monde s’écroulait, mais non, ce n’était pas le monde, simplement mon univers.

Ce n’était pas sur une illusion menacée que je pleurais, ni sur ma solitude, mais de rencontrer, dans la réalité, un obstacle insurmontable, de découvrir en moi-même, dans mon propre corps, un obstacle à mon désir d’enfant mon désir de femme d’avoir un enfant, désir aussi puissant, aussi désespéré, il est vrai, qu’un désir d’enfant. Peine, chagrin redoublés encore du fait que cet obstacle, c’était moi, c’était nous, Robert et moi qui l’avions crée, le docteur Kranz en effet ne doutait pas que cette stérilité fût due à l’avortement tardif que nous avions fait pratiquer, en 1943. Et cela, pouvais-je le dire à Robert ? Pouvais-je lui dire sans qu’il l’entende comme un reproche, sans que cet aveu n’entame définitivement notre lien ? J’étais Seule, seule avec Louise, seule avec mon désir désormais impossible, seule avec ma vérité, mais cette vérité aussi était plurielle, d’un coté « tu m’as tuée », de l’autre « je t’aime ». « Tu m’as tuée » c’est trop dire évidemment, mais je ressentais quelque chose comme ça, amputée en tout cas, mutilée dans mon désir de donner la vie, seul acte qui à mes yeux justifiait la mienne, le mur que je venais de rencontrer était bien une demi-mort, si je ne voulais pas mourir il fallait me découvrir d’autres raisons de vivre, et je m’en sentais incapable.

Comme un animal blessé qui vient d’échapper de justesse à la mort, je jetais autour de moi un regard circulaire, façon de vérifier que le monde était en place. Le monde, oui, mais différent ô combien de celui que j’avais rêvé, et sur lequel j’avais compté pour organiser ma vie future.

Autour de ce désir manqué dont je portais en moi l’ineffaçable empreinte, je devais me reconstruire. Et Robert devait m’aider.

Je savais aussi que je pouvais compter sur lui.

 

 

Posté par theatremouvement à 11:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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